Revue de Presse

 


L’HEURE BLEUE , France-Inter, 28 mars 2019

Laure Adler reçoit Leïla Shahid et met un extrait de Béatrice un siècle d’Hejer Charf, à la 45min. 48 sec. de l’émission, L'Heure bleue.


Le bonheur individuel et collectif au coeur de la vie de Béatrice Slama racontée par Hejer Charf par Sylvie Braibant, Terriennes, TV5 MONDE, 11 décembre 2018


Béatrice Slama est partie discrètement le 19 septembre 2018, à l'âge de 95 ans. Universitaire, engagée sur plusieurs fronts, à cheval sur deux continents, de la Tunisie à la France en passant par le communisme, l’anticolonialisme et le féminisme, elle est de ces femmes que l'histoire s'empresse d'oublier. La réalisatrice Hejer Charf a capté son souvenir dans "Béatrice un siècle", un bien beau film.


Ce samedi 15 septembre 2018, la plus grande des salles du cinéma Saint André des Arts dans le quartier latin à Paris est comble. Une foule diverse, de tous âges, mixte, mais tout de même plus féminine que masculine, se presse pour découvrir "Béatrice, un siècle", le nouveau documentaire de la réalisatrice québécoise Hejer Charf. L'héroïne est inconnue du grand public et pourtant elle a marqué l'histoire, celle de la décolonisation, de mai 68, de la littérature et du féminisme.


Le générique à peine achevé, les applaudissements fusent, les spectateurs/trices sont debout. Sans doute encore plus fervent.es depuis qu'ils/elles savent que la nonagénaire s'est brusquement affaiblie. Cinq jours plus tard, Béatrice Slama quitte la scène, et c'est surtout en Tunisie qu'on la pleure...


Entre Béatrice Slama, plus de 90 ans au moment du tournage, et la quinquagénaire Hejer Charf, le courant ne pouvait que passer. L'universitaire comme la réalisatrice sont nées en Tunisie. L'une et l'autre ont quitté ce si cher pays, même si c'est pour des raisons et des destinations différentes - la France pour Béatrice, le Canada pour Hejer. Les deux femmes que quatre décennies séparent partagent les mêmes engagements, en particulier celui pour la cause des femmes, l'une par la plume, la recherche et l'action, l'autre par des films.


Nous avions rencontré Hejer Charf à Saint-Sauveur-en-Puisaye, village natal de l'écrivaine Colette, et nous avions été conquises par son film précédent : "Autour de Maïr" était déjà un film de transmission entre femmes, et revenait sur le parcours de Maïr Verthuy née au Pays de Galles, dans une famille de mineurs, et devenue une brillante et généreuse chercheuse et féministe québecoise.


(À retrouver dans Terriennes :

De quels féminismes parlons nous ? Réponses au pays de Colette avec "Autour de Maïr", film québécois réjouissant)


Contemporaine de Maïr Verthuy (ces femmes qui ont des rides et que personne ne veut filmer dit Hejer Charf), Béatrice Slama est née en Tunisie, dans une famille juive venue d'Italie, un milieu petit bourgeois et ouvert en même temps. L'italien est la langue qu'elle parle à la maison, le français celle qu'elle étudie, l'arabe reste une terre inconnue et lointaine... Elle a une soeur et si leur mère pousse ses filles à étudier encore et encore, c'est sans doute parce qu'elle n'est pas heureuse : son mari a une maîtresse. Et lorsque Béatrice, surnommée Bice comme dans "La divine comédie" de Dante le comprend, elle dit qu'elle se met "à vivre dans la souffrance de sa mère"...


La guerre, le communisme, la résistance


En Tunisie, la Seconde guerre mondiale les attrape plus lointainement que les Juifs en Europe. Les représentants de la politique de collaboration du régime de Vichy appliquent les mesures à leur encontre et les exclut de l'économie mais aussi de la fonction publique et des professions touchant à la presse, à la radio, au théâtre ou au cinéma. Avec l'arrivée de l'armée allemande, leur sort devient plus incertain, mais grâce à la protection d'autres Tunisiens (la présence des Juifs en Tunisie remonte au 2ème siècle avant JC) puis à la débâcle allemande dès 1943, à l'exception d'un seul transport par avion, les Juifs de Tunisie échapperont aux camps d'extermination.


Béatrice était déjà communiste lorsqu'elle rencontra son compagnon, en 1941, un "camarade" lui aussi. Ivan est médecin et ils s’épousent en 1943. Ils auront deux enfants, une fille et un garçon, Pierre et Pierrette. Avec la guerre, le couple s'engage dans la résistance. Ensemble, ils vivent les échos très concrets de la collaboration et de l’antisémitisme d’État. "Mais c’est avec « Nuit et Brouillard » que je découvre la réalité des camps d’extermination." confie Béatrice à Hejer Charf. Le film d'Alain Resnais sort en 1956 en France métropolitaine et coloniale.


C'est à cette période aussi que Béatrice Slama fonde l'Union des jeune files de Tunisie (UJFT), organisation proche du Parti communiste tunisien, qu'elle dirigera de 1944 à 1948.




Le temps des indépendances


Béatrice qui avait grandi dans l’italien maternel devient la première agrégée en littérature française de Tunisie. Une matière qu'elle enseigne 15 ans à Tunis, avec passion. Et c'est avec passion aussi qu'à cette même époque, elle embrasse la cause de l'indépendance de la Tunisie. Un sujet qu'elle connaît bien puisqu'elle a soutenu sa thèse sur une insurrection anticoloniale du 19ème siècle. Face à la caméra, elle raconte la schizophrénie de ces sociétés coloniales où les communautés ne se croisaient que très rarement. Sauf au parti communiste ou dans les organisations syndicales.


Sa sœur a épousé elle aussi un militant communiste en 1953, Belhassen Khiari, qui deviendra le secrétaire général de l'Union syndicale des travailleurs tunisiens, ce qui lui permettra de rester en Tunisie. Béatrice et Ivan, eux, devront partir, "emportés par l'histoire avec un H, qui de façon dérisoire a créé une nouvelle diaspora, d’une génération qui s’était sentie sûrement beaucoup plus tunisienne, même si elle était aussi beaucoup plus occidentalisée, parce qu’elle avait cherché à s’enraciner par la lutte, en particulier celle pour l’indépendance. Nous communistes juifs nous nous sentions victimes et complices à la fois. Notre proximité avec les communistes français, notre internationalisme même, nous préparait au départ. Nous étions exclus à chaque nouvel épisode du conflit israélo-palestinien. Je devenais une touriste chez moi. Je n’ai jamais cessé d'en souffrir."


« C’est à Nanterre en 1968 que je suis sortie de la dépression parce que j’y ai vécu une nouvelle utopie, passionnément. » Béatrice Slama


Le temps des femmes


Elle ne sait pas encore en cette année 1965, celle du départ, que dans trois ans elle vivra une autre belle aventure, avec l'explosion de liberté et de parole en mai 68. Voici ce qu'elle en dit dans le film : "Mai 68, c’est mon adhésion à la France.

J’arrive à Nanterre

à l’Université, avec autour les bidonvilles où vivaient les Maghrébins, et tous ces vestiges de la colonisation. C’est à Nanterre en 1968 où je suis sortie de la dépression parce que j’y ai vécu une nouvelle utopie, passionnément. Cohn Bendit avait été mon étudiant et j’avais suivi ces questions de circulation entre les résidences de filles et de garçons (facteur déclenchant de mai 68, ndlr), on débattait beaucoup des questions de sexualité. J’ai eu peur de ne pas être naturalisée, alors j’ai demandé à ce qu’on m’enlève du comité étudiants professeurs qui avait été élu à la tête du mouvement de Nanterre. (.../...) Le principal bouleversement de mai 68 c’est le mouvement de libération des femmes, et la réflexion sur la sexualité. 68 était un mouvement largement mixte, mais dans la visibilité c’était masculin. 'Mon corps m’appartient' est l’un des principaux mots d’ordre. Et aussi on a changé de regard sur la raison sur la folie, la déconstruction est née de là. Les femmes ont pris conscience de leur situation et ont dit 'c’est notre tour' ».


Tout au long de ces confidences, ce qui frappe c'est l'optimisme irréductible de Béatrice Slama malgré les épreuves : "Les années 1970 ont été pour moi celles du bonheur d’enseigner, ce bonheur d’une aventure collective, et pourtant c’est aussi celles de mon cancer, de la mort de mon mari en 1977."


Dans son séminaire, elle propose d’étudier les grèves de femmes, la presse féminine dans l’histoire, des sujets absents de l’Université jusque là... avec cette volonté d'inscrire le deuxième sexe dans l’histoire. Elle parle avec passion « de la volupté d’écrire de Colette », de la découverte du désir sexuel brut dans l’oeuvre de Simone de Beauvoir ou celle de Doris Lessing, du « corps des femmes comme un autre soi, à la fois bourreau et victime ». Ou encore de Marguerite Duras, le « silence et la voix » et de cet érotique de la lenteur et du silence...


« Je voulais un toit... Je voulais une maison avec un jardin et une bibliothèque, c’était essentiel pour moi d’avoir un toit... » Béatrice Slama


Un conflit la rend pourtant pessimiste, celui entre Israëliens et Palestiniens, elle juive qui a grandi hors du sionisme et de la religion... « Ce conflit me paraît une double tragédie, et je vais fâcher tout le monde. Celle des Palestiniens spoliés et humiliés et qui ont vécu l’occupation et la colonisation quotidienne, privés d’État. La tragédie des Juifs aussi, persécutés durant des millénaires, qui n’ont eu le choix qu’entre deux sortes de territoires, ceux où ils ne pouvaient pas vivre et ceux où ils ne pouvaient pas entrer. Ils ont pensé trouver avec Israël une terre et un refuge et se retrouvent actuellement les spoliateurs et les colonisateurs. Ils voulaient créer un État neuf et digne et ils ont été d’emblée confrontés à la guerre. Et les puissances coloniales occidentales portent une lourde responsabilité dans cette double tragédie. Ils ont laissé faire la solution finale, ils ont laissé faire la colonisation en Palestine. »


À la fin du film, elle regarde par la fenêtre. De son appartement, elle voit des arbres, une cour fleurie. « Je voulais une maison avec un jardin et une bibliothèque, c’était essentiel pour moi d’avoir un toit... »


« Il faut que nos écrans se remplissent de paroles de femmes au-delà de leurs rides. » Hejer Charf


Nous avons rencontré Hejer Charf à Paris, à l'occasion de la projection de son film. La cinéaste nous dit pourquoi elle recueille la parole de ces femmes qui ont marqué le siècle, mais en y laissant des traces fugaces : "J’ai choisi Béatrice parce qu’elle est tunisienne, qu’elle est savante, qu’elle est féministe, et que son histoire croise un peu la mienne. Elle est un concentré de notre histoire du 20ème siècle, et je traverse ce siècle avec elle. Maïr Verthuy, Béatrice Slama, ce sont des femmes que je veux montrer parce qu’elles ne sont pas assez montrées. C’est comme si j’allais à la source d’une mémoire, d’une histoire. Ces femmes là à cet âge là, moi je fais du cinéma et je sais qu’on ne les filme plus, parce que le cinéma n’aime pas les rides, alors qu’à moi elles me parlent. Et ce qui m’intéresse aussi chez elles, c’est qu’elles sont dépositaires d’un savoir, littéraire, elles sont toutes deux enseignantes, toutes deux féministes et toutes deux un peu immigrantes.


Béatrice est un peu de nulle part et de partout, c’est ce qui m’intéresse. Et elles sont belles. Il faut que nos écrans se remplissent de paroles de femmes au-delà de leurs rides. Le cinéma doit forcer la scène. Il faut plus d’arabes, de noir.es, de handicapé.es, mais aussi plus de vieux et de vieilles..."


Hejer Charf était encore en France lorsque le décès de Béatrice Slama a été annoncé. Elle avait tout de même eu le temps de lui montrer le film. Le 22 décembre 2018, il sera projeté à la Cinémathèque Tunisienne à Tunis, dans le cadre d’une grande soirée hommage à Béatrice Slama. Pour l’occasion, ses enfants, des collègues et ses ami.e.s feront spécialement le déplacement jusqu’à Tunis. Hommage auquel les Terriennes ne peuvent que s'associer.


« Dans ce film, il n’y a pas de violence, il n’y a que du savoir, de la science, de la sagesse et de l’intelligence, donc du progrès possible » Ariane Mnouchkine


Comme la metteuse en scène et dramaturge Ariane Mnouchkine, fondatrice du Théâtre du Soleil à Paris, qui ne cache pas son, émotion, son enthousiasme et son envie de voir le film diffusé le plus largement possible...


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L’école des femmes : Mobilisations féminines, par Bernadette Nadia Saou-Dufrêne, El Watan, 27 avril 2019


Quand une femme regarde une autre femme et fait d’un parcours d’universitaire la traversée d’un siècle, ce ne sont pas seulement les intimes de la personne qui forment le public du film, mais toutes celles et tous ceux qui ont le sentiment que le présent, celui du face-à-face, s’explique par l’histoire.

Hejer Charf est une cinéaste tunisienne qui fraie son chemin dans un genre particulier, celui du cinéma d’auteur, qui suppose à la fois une réflexion sur l’image et sur la narration. Son dernier film, Béatrice un siècle, n’est pas une simple histoire, une biographie, c’est l’interrogation, en images, de situations historiques -la fin du colonialisme, le communisme comme horizon de lutte, la place de la communauté juive au lendemain de l’Indépendance et le rôle des femmes.

Projeté lors du Festival Panorama des cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient, le film a été présenté par Leïla Chahid avant d’être diffusé à partir du 23 avril au cinéma Saint-André-des-Arts et, espérons-le, bientôt à Alger.

Pourquoi faut-il le voir ? Simplement parce qu’on n’en sort pas indemne, tant il résonne avec les questions qui traversent le Maghreb et tant la cinéaste a l’art de capter les couleurs des paysages, de la mer, aussi bien que des paysages urbains. Pas plus que le film n’est construit sur une trame linéaire, notre compte-rendu ne suivra pas un ordre rigoureux, mais tentera d’être en accord avec la tonalité du film qui frappe par la force de son montage.



Un film d’histoire : la traversée d’un siècle

C’est moins l’histoire personnelle que l’histoire personnelle liée à l’histoire politique qui est le sujet du film. Au prix d’un travail acharné de recherche, la cinéaste a accumulé une masse de documents d’archives sur toutes les facettes de l’histoire auxquelles son personnage réel a été confronté.

Pour le spectateur, le film devient traversée de l’histoire du XXe, pour la cinéaste, c’est non un temps fléché, mais un temps en spirale qui se déroule, non sans rappeler la conception du temps coranique, les magnifiques phrases de Chateaubriand, qui concluent les Mémoires d’outre-tombe, «…il est six heures du matin, j’aperçois la lune pâle et élargie, elle s’abaisse sur la flèche des Invalides à peine révélée par le premier rayon doré de l’Orient : on dirait que l’ancien monde finit et que le nouveau commence.

Je vois les reflets d’une aurore, dont je ne verrai pas se lever le soleil», sont reprises par deux fois dans le film, énoncées par une voix féminine, puis par une voix masculine, associées à l’image de la mer. La temporalité humaine est celle de l’instant à partir duquel se diffractent passé et futur : la construction du film extrêmement rigoureuse joue sur les variations de ce temps comme les figures de l’art islamique se décomposent/recomposent selon des lignes de force.

Le parti communiste et la fin du colonialisme

Le premier moment de Béatrice, un siècle, est celui de la fin du colonialisme dont il montre les conditions par le témoignage et le commentaire : témoignage de Béatrice, juive communiste, qui évoque la rupture radicale entre Européens (communauté à laquelle s’est rattachée la communauté juive après le décret Crémieux de 1870) et «Arabes» qu’elle n’a pas connus ni vus jusqu’à l’âge de seize ans, commentaire de la cinéaste par des incrustations de texte dont le fameux texte de Jules Ferry justifiant le protectorat par la mission civilisatrice de la France ou de photographies d’«indigènes».

La dénonciation est contenue dans la description de la situation. Le seul lieu commun, c’est le Parti communiste qui, selon Béatrice engagée au Parti communiste, réunit Européens et Arabes, quelle que soit leur classe sociale d’origine.

La fin du colonialisme n’a pas apporté tous les bonheurs espérés, le Parti communiste est interdit par Bourguiba, la maison de Béatrice nationalisée. Le départ vers la France en 1965, exil volontaire, est néanmoins vécu comme un arrachement aux siens.

Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi : Mai 68

Les événements de mai 68 dissipent la nostalgie, Béatrice en poste à l’université de Nanterre épouse le mouvement, mais c’est surtout l’engagement de la cinéaste qui domine dans cette séquence, composant amoureusement ses images, mêlant le Nanterre présent, les archives et notamment les slogans, exhumant des textes oubliés, des chants comme la carmagnole de Grapin.

Mais plus encore que les documents, c’est la lecture rétrospective que la cinéaste fait de ce mouvement français qui en fait l’intérêt, d’origine tunisienne, vivant à Montréal, elle le perçoit comme inaccessible à ceux qui n’y étaient pas, n’en étaient pas : la métaphore du mur que les images du Nanterre actuel trouent traduit le sentiment qu’elle a de la difficulté à pénétrer ce moment révolutionnaire du fait de la distance temporelle et de son extranéité.

Mais c’est pour mieux retrouver des figures comme celles d’Omar Diop : celui qui joue son propre rôle d’étudiant africain et parisien dans le film de Godard La Chinoise(1967) et dont les circonstances de la mort n’ont pas été élucidées, fut un membre actif de mai 68, la mise en abîme du cinéma dans le cinéma couplée à l’image des Etats généraux du cinéma en 68 excède le point de vue de Béatrice pour traduire l’adhésion de la cinéaste au mouvement.

Nanterre et Vincennes

Les deux universités sont aussi présentes dans le discours de Béatrice, qui enseigne d’abord à Nanterre, puis à Vincennes. Elle n’a pas terminé sa thèse, mais c’est la préparation des cours sur le thème du féminisme et de son expression qui en tient lieu : ses cours s’appuient sur les figures de Colette, Beauvoir, Duras. C’est, selon les mots mêmes de Béatrice, un moment de pur bonheur.

Dans l’évocation de Vincennes, la cinéaste s’efface, laissant place au paysage où fut autrefois l’université. La parole de Lacan, «comme tous les révolutionnaires vous cherchez un maître», domine cette séquence empreinte du souvenir d’un monde disparu, celui d’une effervescence intellectuelle autour de nouveaux rapports entre enseignants et étudiants qui ont marqué toute une génération.

Un film d’art : l’art de la suggestion

Si l’on considère le film de H. Charf comme un documentaire, il faut avoir en tête ce que dit Godard : «Tous les grands films de fiction tendent au documentaire, comme tous les grands documentaires tendent à la fiction. […] Et qui opte à fond pour l’un trouve nécessairement l’autre au bout du chemin.» Hejer Charf a opté à fond pour le documentaire, c’est-à-dire qu’elle est allée à la fiction et ce sont là sans doute ses plus belles séquences : par l’art de la suggestion, elle parle à nos yeux.

Un temps ouvert

D’abord en pénétrant dans son intimité, en captant des gestes du quotidien, elle réussit le pari d’intéresser le public à l’histoire d’une dame déjà âgée qui lit ses textes mais à travers elle, comme on l’a vu, c’est une double focalisation sur l’histoire qui se construit : le point de vue de Béatrice qu’actualise celui de la cinéaste.

Dans cette traversée des temps que matérialise «le premier rayon doré de l’Orient», le rapport au passé et à l’avenir s’articule à partir du point de vue de la cinéaste : son regard, loin de clore ou de flécher le temps, l’ouvre sur l’inconnu de l’avenir, les dernières séquences évoquent l’univers familial de Béatrice, mais aussi la question palestinienne.

Les propos de Béatrice reflètent le soupçon qui pèse sur la démocratie occidentale. Le commentaire est silencieux par incrustation d’images qui suggèrent d’autres critères, ceux des décoloniaux.

Intimités politiques : regards de femmes sur les femmes

Au cœur de son film, en écho aux propos de Béatrice sur l’enseignement des œuvres de Colette, Beauvoir, Duras, Hejer Charf place une longue séquence sous le signe d’Hubertine Auclert (1848-1914), puis de Christine de Pisan (1364-1431). Hubertine Auclert, féministe engagée pour le vote des femmes, écrivit Les femmes arwabes en Algérie (1900), œuvre paradoxale : militante féministe active en France, elle poursuit ce combat en Algérie, notamment pour que soient rouvertes des écoles arabes de filles dont elle loue l’intelligence et la facilité à apprendre sans pour autant remettre en cause le bien-fondé de la colonisation.

Dans cette séquence, les photographies de Gertrude Kasebier, les sculptures d’Augusta Savage et la peinture très forte d’Inji Efflatoun sont mises en regard du journal La citoyenne. Se forme ainsi une Internationale féministe des artistes.

La figure de Christine de Pisan, poétesse du XVe, qui gagna sa vie après la mort de son mari, domine la séquence suivante. Dits en voix off par H.Charf, les mots accompagnent le déroulement des images de femmes peintres connues ou non : c’est l’occasion de revoir les œuvres méconnues de peintres femmes de la Renaissance ou de l’époque moderne sans oublier celles d’artistes contemporaines, comme Saloua et Radoua Choucair.

H. Charf suggère ainsi une histoire du féminisme qui ne commence pas au XIXe avec les suffragettes, mais prend ses racines dans une histoire beaucoup plus longue, non linéaire, qui aurait pu inclure aussi les textes des poétesses de l’Andalousie récemment publiés.

Aux suggestions de cette séquence, il faudrait ajouter celles qui accompagnent les propos sur Colette, les merveilleuses images qui traduisent les sensations du blé en herbe et, de manière plus explicite, les propos de Beauvoir qui résonnent aujourd’hui par rapport à l’actualité du mouvement Me too.

Une mémoire active du cinéma

Il faut enfin souligner une autre particularité du film d’H.Charf, c’est sa capacité à entretenir ce qu’Eisenstein appelait une esthétique de l’attraction : des éléments inattendus viennent frapper et relancer l’intérêt du spectateur. Parmi ceux-ci, les citations de films anciens, qu’il s’agisse du premier film tunisien d’Albert Samama-Chikli, Zohra (1922) ou Hypocrites de Lois Weber (Bosworth Production, États-Unis,1915) et surtout Les Résultats du féminisme, d’Alice Guy (Gaumont, France, 1906).

Aucune de ces citations ne vient gratuitement, elles sont toutes inhérentes à la logique de la pensée, tout en étant une échappée qui l’élargit. Dans son travail extrêmement rigoureux, H. Charf a écarté des plans très beaux parce qu’ils ne coïncidaient pas avec l’ensemble. Le cinéma pour elle est ce tout indivisible, qui mêle dans une même unité de pensée parole, sons et images.

Charf s’insère dans ce mouvement des cinéastes du Maghreb fascinés par Godard, pour qui le cinéma est le medium qui peut englober tous les autres arts. C’est que cette cinéaste, touche-à-tout dans le domaine de la culture, a fait dans ce film : décloisonner les genres artistiques. C’est en cela qu’elle est une artiste contemporaine.  

BÉATRICE UN SIÈCLE ELWATAN



Le Figaroscope


Béatrice Saada Slama, née le 2 juin 1923 à Tunis, est issue d’une riche famille juive tunisienne dont le père, franc-maçon, était de Gabès et la mère descendait d’une famille de Livourne installée en Tunisie depuis le XIXe siècle. Enfant, elle parle l’italien maternel, mais rêve d’être professeur de français et n'apprendra l'arabe que bien plus tard. A 15 ans, elle rencontre des militants communistes, dans l'auberge des Fougères, à Aïn-Draham, qui lui ouvrent les yeux sur la guerre d’Espagne, le colonialisme et la lutte du parti communiste pour l’indépendance de la Tunisie. Une fois bachelière, elle adhère en 1941 au parti communiste tunisien qui agissait alors dans l’illégalité...

http://evene.lefigaro.fr/cinema/films/beatrice-un-siecle-5393183.php




«Béatrice un siècle» de Hejer Charf: le testament d’une humaniste par Nadia Haddaoui, Médiapart, 7 janvier 2019


Projeté en première mondiale à la Cinémathèque tunisienne, le dernier documentaire de la réalisatrice canado-tunisienne Hejer Charf est une lettre d’amour écrite avec la voix que Béatrice Slama adresse à son pays natal : la Tunisie. La mise en scène poétique et politique que fait Hejer Charf du témoignage de cette formidable militante méconnue est un pur éblouissement.


Par quelle alchimie de hasard et de nécessité, Béatrice Slama et Hejer Charf, ces deux tunisiennes en exil, se sont-elles croisées, au moment même où il faut à leurs compatriotes affronter les ombres et les oublis de "l’Histoire avec sa grande hache" ? Une aubaine pour le public tunisien qui a pu découvrir, en décembre 2018, la figure lumineuse d’une militante méconnue et le cinéma d’auteur de Hejer Charf, en présence de la réalisatrice et de son assistante, la poétesse canado-libanaise Nadine Ltaif. Émouvante, la première séance a rassemblé la famille de Béatrice Slama, d’anciens étudiants, des militants de gauche, ainsi que des amies comme l’Algérienne Wassyla Tamzali, essayiste et directrice-fondatrice du centre d’art Les Ateliers sauvages, partenaire du film. Absence remarquée de l’ambassade du Canada en Tunisie à la projection de ce film qui, notons-le au passage, a été financé par l’Office national du film du Canada (ONF). En revanche, l’ancienne ambassadrice de la Palestine Leila Shahid, a tenu à marquer sa présence, à travers un message vidéo où elle déclarait son 'soutien' à ce film qui "nous rend la dimension juive de la culture arabe" et "cette diversité dont on a privé nos sociétés", félicitant, à l’occasion, ses "camarades tunisiennes pour la loi sur l’égalité dans l’héritage".


Le film s’ouvre sur la mer et du jasmin incrusté dans l’image. Dans ce décor immémorial monte la voix off de Béatrice dont le nom convoque d’emblée un poème d’amour impossible. Car elle a "une parenté secrète avec Dante à qui elle doit son prénom, ses prénoms". Bice étant le diminutif de Béatrice en Italie, il désigne la femme aimée par l’auteur italien, la Bice Portinari de la Vita Nova et la monna Bice de la Divina Comediaqui devient son guide au paradis. En Tunisie, elle s’appelait Bice, un nom rendu clandestin en période de résistance. En France, elle devient Béatrice et quand son nom s’affiche, enfin, dans la liste du conseil de l’université de Vincennes, elle demande à Robert Merle de le barrer, craignant de se voir refuser sa naturalisation.


Qui est Béatrice Slama ?


Béatrice Saada Slama est née le 2 juin 1923 à Tunis. Elle est issue d’une riche famille juive tunisienne dont le père, franc-maçon, était de Gabès et la mère de Livourne descendant d’une famille installée en Tunisie, depuis le 19éme siècle. Sa grand-mère était la fille d’un pharmacien de Gênes que le bey a fait venir à la fois pour ouvrir une pharmacie et pour former des pharmaciens. Enfant, elle parle l’italien maternel, mais rêve d’être professeur de français et n'apprendra l'arabe que bien plus tard. A 8 ans, elle s’aperçoit que son père a une maitresse et "se met à vivre dans la souffrance de sa mère". Et on pense ici à Marguerite Duras citée par Béatrice, plus en avant dans le film, qui dit dans L’Amant, "cette chance d’avoir eu une mère désespérée." A 15 ans, elle s’éveille à la politique. Une rencontre avec des militants communistes, dans l'auberge des Fougères, à Ain-Drahem, lui ouvre les yeux sur la guerre d’Espagne, le colonialisme et la lutte du parti communiste pour l’indépendance de la Tunisie. Elle s’aventure un peu plus dans la médina, ce "monde exotique et mystérieux qui l’attirait", va étudier à la Bibliothèque de Souk El Attarine où elle sera "marquée à jamais par Les Mille et une nuits". Irrémédiablement, elle se cogne aux "paradoxes du colonialisme" en passant par "Bab Bhar qui scinde les deux villes, arabe et européenne, nommée symboliquement la Porte de France par laquelle on entrait par la rue de l’église", se souvient Béatrice.


En 1941, avec son bac en poche, elle adhère au parti communiste tunisien qui agissait alors dans l’illégalité. A une surprise party des camarades, elle rencontre son mari, Ivan Slama qui est médecin. Avec la guerre, le couple s'engage dans la résistance. C’est le temps de la collaboration vichyste et de l’antisémitisme nazi. "Un week-end sur deux, Ivan partait au camp de Bizerte soigner les travailleurs juifs. Les abords de la ville étaient constamment bombardés par les Anglais, il décide alors de ne plus y aller. Et là, deux SS, dont un certain Zevaco qui était connu, sont venus nous voir. Mais c’est avec Nuit et Brouillard d'Alain Resnais que nous avons découvert la réalité des camps de concentration", raconte Béatrice.

Au lendemain de la guerre, Béatrice fonde l’Union des jeunes Filles de Tunisie (UJFT), une organisation proche du parti communiste, comme le fut, d’ailleurs, l’Union des femmes de Tunisie (UFT) animée notamment par Gladys Adda et Gilda Khiari, la soeur de Béatrice qui a épousé elle aussi un militant communiste en 1953, Belhassen Khiari, père de Sadri Khiari, qui deviendra le secrétaire général de l'Union syndicale des travailleurs tunisiens. Elle évoque la déportation au sud tunisien des militants du PCT et le souvenir d’un camarade, Mohamed Ennafaa élu premier secrétaire du parti en 1948. Pour Béatrice, le PCT était "un exemple unique de coexistence et d’une Tunisie plurielle parce qu’il y avait tout le monde. Nous y étions entrés non pas comme Juifs mais comme êtres humains, dépassant le déterminisme de naissance", estime-t-elle. Cette histoire oubliée de la lutte commune et de la diversité dans l’adversité, elle veut la faire connaitre aux jeunes générations. Même si, quelques années après, Béatrice va renier le communisme, car "elle n’a pas digéré le rapport Khrouchtchev". Cependant "la fin de l’Union soviétique, ce n’est pas son effondrement, mais l’effondrement d’une utopie qui était la raison de lutter et d’espérer en un idéal de vie et de justice sociale où l’homme serait le bien le plus précieux", regrette cette éternelle utopiste. Et de souligner "le paradoxe de ce siècle où la science a fait un tel progrès, pendant que la religion a pris un essor absolument inattendu en maintenant des mythes archaïques. Comme disait Duras, en l’absence de cet idéal, la vie est abominable. Effectivement, nous y sommes à l’abominable" conclut-t-elle.


"J’appartiens à un pays que j’ai quitté" !


Agrégée en littérature française en 1961, elle enseigne au lycée Alaoui pendant 14 ans, avant de rejoindre la toute jeune université de Tunis au boulevard du 9 avril. "Tout pour moi était bonheur : les étudiants, l’enseignement, la recherche et les collègues", dit Béatrice, souriante, face à la caméra. En 1958, elle publie "L'insurrection de 1864 en Tunisie", la première recherche sur l’Histoire de la Tunisie depuis l’indépendance du pays en 1956. Devenu président, Bourguiba lui demande d’être sa biographie. Une offre qu’elle décline. Ce qui ne l’empêchera pas de charger son ministre Azzouz Rebai de faire éditer son livre dans les deux langues, et l’invite en Tunisie pour superviser la publication en 1967.


Il faut dire que Bourguiba l’avait déçu. "Ses première mesures étaient encourageantes". Le premier gouvernement tunisien ne comptait-il pas deux ministres juifs, André Barouch et Albert Bessis ? Mais le régime est devenu de plus en plus autoritaire, les libertés de plus en plus menacées et le parti communiste interdit. Inquiets, les juifs sont partis par vagues. "Je fais partie d’une génération qui a cherché à s’enraciner par la lutte dans cette terre. Mais notre proximité avec les communistes français, notre internationalisme même, nous préparait au départ. Nous étions exclus à chaque nouvel épisode du conflit israélopalestinien. Je devenais une touriste chez moi et je n’ai jamais cessé d'en souffrir jusqu’à la fin", confie-t-elle à Hejer Charf. Cette situation tragique, Béatrice la résume avec cette métaphore extraordinaire, où elle rapproche le dilemme des juifs tunisiens et le dilemme des femmes, en empruntant la phrase de Sartre citée en exergue par Simone de Beauvoir dans son livre Le Deuxième Sexe : "Nous juifs tunisiens, nous nous sentions victimes et complices à la fois". D’une tracasserie à l’autre, Béatrice finit elle aussi par partir avec son mari, en 1965, pour s’installer à Paris. Cet exil est une déchirure. Comme beaucoup, elle serait restée "si on leur avait fait une place de citoyens à part entière, s’il y avait une méritocratie. J’appartiens à un pays que j’ai quitté. C’est l’une des phrases de Colette qui m’a le plus marqué", affirme-t-elle.


L'exil et le royaume


Elle arrive à Nanterre "le coeur serré" en voyant que "l’université de Vincennes, en chantier, jouxte les vestiges de la colonisation : des bidonvilles qui abritaient dix mille immigrés". Mais voilà que soudain, Mai 68 l’arrache à sa "dépression larvée" l’entrainant dans "une nouvelle utopie où elle s’engage passionnément". Elle est entourée par Henri Lefebvre, Todorov, Jean-François Lyotard, Robert Merle, Gilles Deleuze, Michel Foucault, Alain Badiou, Marie-Claire Ropars et bien d’autres. C’est un moment intense de créativité et de questionnements mêlés aux questions politiques brûlantes. Béatrice raconte : "Tout le monde s’est mis à chercher, à réfléchir, à reprendre Marx et les travaux d’Althusser, Balibar et Rancière. On revenait à Gramsci et on lisait Rosa Luxembourg. Des mouvements de libération des femmes et de défense des minorités opprimées et exploitées surgissaient avec cette idée qu’il fallait révolutionner la vie quotidienne. C’est de là qu’est né un autre regard sur la prison et la folie, d’où l’importance des Foucault, Camus, Deleuze, Derrida et l’influence internationale de la French Theory". A un moment, Béatrice se souvient de la brochure du 22 mars où fut publiée la recette du cocktail Molotov. Recette diffusée au Sénégal par Omar Blondin Diop qu’il a envoyé à ses frères. "Si j’en parle, dit Béatrice, c’est parce qu’Omar a été le héros maoïste du film La chinoise de Godard en 1967".


Avec l’aventure collective de l'université de Vincennes, Béatrice renait. Elle "revit quelque chose qu’on pourrait appeler le bonheur jusqu’en août 1980, quand les bulldozers en la détruisant ont transformé en mythe". Au département d’études féminines qu’elle contribue à créer, notamment avec Hélène Cixous, elle enseigne Le ravissement de Lol V. Stein et La femme du Gange de Marguerite Duras dans l’UV Cinéma et littérature. Les études féministes étaient en construction. "Tout paraissait neuf", que ce soient "l’étude des grèves de femmes, la présentation des journaux féministes ou encore le combat d’Hubertine Auclert, que les étudiants ignoraient complétement. N’oublions pas qu’à cette époque, on a parlé de libération des femmes année zéro. Car au fond, qu’avait fait l’idéologie dominante ? Elle n’a cessé d’effacer l’inscription des femmes dans la société et dans les discours", rappelle Béatrice.


Colette, Beauvoir, Duras, Cixous et les autres


Dans la dernière partie du film, elle revisite ses cours d’université où elle autopsie les écrits féministes, à travers les héroïnes de Simone de Beauvoir et Doris Lessing qu’elle oppose à la révolte intime de Renée dans La vagabonde de Colette. Dans la foulée, elle démonte "le couple Sartre-Beauvoir qui s’est révélé être un mythe mythificateur et mystificateur ". Ce qui ne l'empêche pas de se réfèrer à Sartre énonçant que "le regard se constitue en sujet et fige l’autre en objet". Dans ce rapport de forces, poursuit Béatrice, "le plaisir est une fleur coupée, mutilée. Quand la violence de l’homme s’exaspère, le lit devient un harem, un champ de lutte". Puis, elle évoque Le Livre de Promethea d’Hélène Cixous. "Au fond, Hélène Cixous, elle, montre que dans l’amour, on cherche la dissemblance. Promethea, ce n’est pas ma pareille, c’est ma différente. Même dans l’homosexualité, c’est la différence de l’autre qui fascine", analyse Béatrice. Enfin, elle s’interroge sur la manière dont les femmes utilisent le pouvoir quand elles le prennent. Elle cite Saint-Just : "Tout art produit des merveilles, l’art de gouverner produit des monstres".


Dans l’un de ses textes intitulé Le silence et la voix, Béatrice analyse l’importance de la "voix off" chez Duras. A un moment, on ne sait plus si Béatrice parle d’elle-même ou de Marguerite : "L’histoire de ma vie n’existe pas. Ça n'existe pas. Il n’y a jamais eu de centre, pas de chemin, pas de ligne. On croit que la vie se déroule comme une route entre deux bornes, début et fin. Comme un livre qu’on fraye, que la vie, c’est la chronologie. C’est faux. C’est par mémoire que l’on croit ensuite ce qu’il y a eu".


Tout au long du film, les propos de Béatrice sur le féminisme sont illustrés avec des Œuvres d’écrivaines, de peintres et de cinéastes méconnues car occultées par les livres d’histoire de l’art. Une véritable anthologie féministe où l’on découvre La cité des dames de Christine de Pizan, considérée comme la première femme écrivaine de langue française ayant vécu de sa plume. Mais aussi Lavinia Fontana, peintre et première femme être élue à l'Académie romaine. Ou encore Romaine Brooks, portraitiste du monde lesbien, et Lois Weber, une précurseure dans le cinéma et l’une des premières artistes à filmer la nudité dans The Hypocrites. Après elle, Haydée Tamzali jouera dans Zohra, réalisé par son père Albert Samama Chikli, qui est considéré comme le premier film tunisien de fiction.


Subrepticement, des correspondances inédites se tissent et des sororités nouvelles se nouent qui transcendent les genres et les époques. Il y a plus de Béatrices invisibles qu'on ne le croit. Car l’histoire du féminisme qui nous est conté ici reste à écrire. De plus, "cette voix qui parle du fond du désespoir, de la perte, de la mort, et qui pourtant désire complètement" décentre le regard du spectateur vers un hors-champ, un hors-cadre et un hors-lieu. Plus encore, pour emprunter à Martine Delvaux, l’auteure de Thelma, Louise & moi, on dira que le travail de Hejer Charf fait surgir "cette chose qui a à voir avec le lien des femmes entre elles et qui déborde tout lexique". N’est-ce pas à cause de ou grâce à Marguerite Duras et Wassyla Tamzali que la réalisatrice rencontre Béatrice, au cours d’une projection parisienne de son précédent documentaire consacré à Maïr Verthuy. Cette autre exilée, partie en 1965, la même année que Béatrice, du pays de Galles au Québec, qui devient cofondatrice et première directrice de l’institut Simone de Beauvoir à l’Université Concordia, où elle s’est battue pour que les écrits des femmes soient enseignés, publiés, lus et traduits.


Le siècle après Béatrice


En traversant le siècle avec Béatrice, on en apprend plus que tous les livres d’histoire confondus. Et même quand il s’agit de scruter l’avenir, ses analyses sont d’une étonnante lucidité. Elle considère ainsi que la démocratie qui est la fierté de l’occident est entrée dans l’ère du soupçon » et se demande si nous ne sommes pas à la dernière phase de la décolonisation dont justement le printemps arabe a été une manifestation. "Je pense qu’il peut y avoir un sursaut, ce que je moi j’appelle l’humanisme", espère-t-elle. Mais une inquiétude demeure concernant le conflit israélo-palestinien qu’elle perçoit comme "une double tragédie, celle des Palestiniens qui se sont sentis spoliés, humiliés et qui ont vécu l’occupation et sont privés d’État. Et celle des Juifs qui ont été persécutés pendant des millénaires et voulaient créer un État neuf, affirmer leur dignité. Ils se retrouvent actuellement, c’est bien leur tragédie, les spoliateurs et les colonisateurs ainsi que l’allié de l’impérialisme américain, en plein Moyen-Orient arabe et musulman. Les puissances occidentales portent une lourde responsabilité dans cette tragédie. Ils ont laissé faire la solution finale, le pape était au courant. Ils ont laissé faire aussi maintenant", dit Béatrice. Comment ne pas tomber sous le charme de cette Béatrice qu’on aurait rêvé avoir pour professeur, de sa mémoire féconde, de son engagement bruissant du tumulte des utopies têtues et de son espérance toujours recommencée comme la mer qui lui manque constamment. La mer de Valéry, la mer de Duras qui "a tout pris" et la Marne qui se substitue à la mer de Sidi Bou Saïd "qui marche avec le temps tout comme si c’était possible". Béatrice raconte, se raconte, et son récit est "une source d'abondance, une bibliothèque", comme le dit si bien Ariane Mnouchkine, une archive dont on a envie de tout lire et relire et même de compléter. Quand Béatrice évoque les bidonvilles de Nanterre, on pense ainsi au roman de Azouz Bagag, Le Gone du Chaâba, ou encore au film de Bourlem Guerdjou, Vivre au paradis.


C’est aussi une mémoire fragmentée en ses milles éclats que Hejer Charf agence dans des cadres en expansion qui ouvrent sur des profondeurs inouïes comme cette fenêtre dans le dos de Béatrice. Et puis, il y a les fleurs, les bouquets de Béatrice, les coquelicots de Godard, les "mille et mille iris" de Colette et les marguerites de Hejer. Autant d’éclosions qui peuplent l’avenir, aurait, sans doute, dit Béatrice.


Il y a aussi les références cinématographiques à Godard et Duras, les cartes postales colonialistes, les slogans de Mai 68 qu’on reprendrait bien dans une révolution à venir, et les citations d'écrivains, parfois tronquées, telle la fin des Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand que Pierre, le fils de Béatrice, s'amuse à transformer:

"Il est six heures du matin; j'aperçois la lune pâle et élargie; elle s'abaisse sur la

flèche des Invalides à peine révélée par le premier rayon doré de l'Orient : on dirait

que l'ancien monde finit, et que le nouveau commence. Je vois les reflets d'une

aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil. Le monde de demain appelle d’autres peintres. À vous messieurs".


Sans oublier les merveilles du montage et des transitions comme ce ciel étoilé qui sert de décor à la voix off de Béatrice évoquant un souvenir tunisien : "Encore vivant sous mes paupières, Électre de Giraudoux présenté au théâtre romain de Dougga à ciel ouvert. La pièce se déroule de la nuit jusqu’à l’aube". La dernière réplique de la pièce apparait plus que jamais comme une scène primitive qui prend place au présent:


"- Comment cela s'appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd'hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l'air pourtant se respire, et qu'on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s'entretuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ? - Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s'appelle l'aurore."


De par sa forme, Béatrice un siècle renouvelle le documentaire d’auteur en tant qu’objet rhizomatique pensant où sont mis en relation voix, images, textes, signes, références, expériences, témoignages, idées et espoirs, passé et présent. Après son film "Autour de Maïr" et celui qu'elle a produit avec Anna Karina, l'actrice fétiche de Godard, le projet de Hejer Charf ne consiste-t-il pas finalement à monter un musée de la mémoire, historique, féministe et artistique: un pharmakon pour nos rétines futures. Tout un concept, en somme, qui revient à interroger Les politiques de l'image, tel que l'entendait Walter Benjamin.


À la fin, puisqu'il faut que cela finisse, l’image qu'on retiendra de Béatrice Slama, c’est celle où, debout dans son salon, elle se prépare au tournage du film en coiffant ses cheveux avec ses mains. Tournée au ralenti, cette éblouissante fulguration condense l’être de cette femme, maintenant si familière, éternellement jeune, libre et intelligente.




«Béatrice Slama, un siècle», ou le récit d’une femme savante, par Olfa Belhassine, La Presse de Tunisie, 27 décembre 2018


«Béatrice, un siècle» d’Hejer Charf a été projeté en première mondiale, à la Cinémathèque de Tunis. Le documentaire explore le destin à la fois d’un témoin attentionné et d’une femme engagée, qui a traversé tous les mouvements du XXe siècle.


La Cinémathèque de Tunis a programmé la semaine passée une sélection de films documentaires d’une qualité remarquable. Le cycle intitulé «La Tunisie vue par…» a remporté au long des cinq journées de projection l’adhésion du public. Ils sont Français, Italiens, Tuniso-Canadiens et leur regard de cinéastes dépeint la Tunisie sous un autre angle, original et parfois inconnu, mais toujours tendre, attentionné et plein d’empathie.

C’est dans ce cadre que le film «Béatrice, un siècle», d’Heger Charf a été projeté en première mondiale, samedi dernier, à la salle Tahar Cheriaâ. Une salle comble, débordant de personnalités politiques, d’intellectuels, d’universitaires…des hommes et des femmes, qui ont soit connu Béatrice Slama, longtemps professeur au lycée Alaoui puis à l’Université du 9 avril, soit été inspirés par ses écrits féministes ou encore pris son personnage comme modèle et repère.


Elle s’insurge contre toutes les formes d’enfermement

Béatrice Slama, Bice pour les intimes, a traversé le siècle, née en 1923 à Tunis, elle s’est éteinte à l’âge de 95 ans en septembre 2018 à Paris. Elle est juive, communiste, activiste pour l’indépendance de la Tunisie dans les années 40 et 50, féministe et spécialiste de la littérature des femmes. Et ne cesse jusqu’à la fin de sa vie de s’insurger contre toutes les formes d’enfermement tout en militant pour un humanisme en partage. Etonnante par sa curiosité de toute chose, son vif appétit de savoir, elle est au terme de son existence d’une lucidité, d’une clairvoyance et d’une sérénité à couper le souffle. C’est ainsi que la filme Heger Charf avec beaucoup de délicatesse dans son appartement parisien ou dans les parcs où elle aime se promener les matins d’hiver. Le documentaire revient sur les étapes clés de sa vie, dans un va-et-vient entre l’enfance et la jeunesse tunisienne dans une riche famille d’origine juive de Gabès et l’intégration en France grâce notamment à une participation active aux événements de mai 68 et à la vie universitaire de la faculté de Vincennes.

De son engagement politique au Parti communiste tunisien, elle dit en citant son article très connu intitulé «La déchirure» : «Mes quinze années à Alaoui, mes rapports privilégiés avec les élèves, mon intervention à leurs côtés lors de l’entrée de la police dans l’établissement en 1952, les pétitions, les grèves, qui m’ont liée avec certains collègues, notamment destouriens, n’auraient pas été les mêmes si je n’avais pas été communiste ».

Mais le statut de juif n’est pas commode avec la montée de la dictature des jeunesses destouriennes. Béatrice, son mari, le médecin Ivan Slama, et ses enfants sont contraints au départ en 1965. « On ne cesse jamais d’appartenir au pays de sa naissance», témoigne-t-elle sur un ton d’amertume dans le documentaire ou encore «Venir en touriste au pays de ses origines… je n’ai jamais cessé d’en souffrir».

Visible est la complicité qui unit le temps des interviews Heger Charf et Béatrice Slama. La confiance que ressent apparemment cette intellectuelle engagée envers la réalisatrice rend possible un récit libre et parfois imbibé d’émotion. Mais toujours apaisé et généreux.







«BÉATRICE UN SIÈCLE, LE BRILLANT CINÉMA D'AUTEUR DE HEJER CHARF par Jooneed Khan - journaliste, écrivain, militant de droits, Montréal, le 28 août 2018.


«Magnifique et riche documentaire d’auteur que la dernière œuvre de Hejer Charf, ‘Béatrice un siècle’, présentée lundi en projection privée, en avant-avant-première, devant un public restreint à l’ONF, Montréal.

«Pour tout résumer, disons que Béatrice Slama s’y déploie dans toutes ses tranchantes identités : juive de Tunisie d’origine italienne qui a grandi sous le colonialisme, professeure féministe et communiste à Paris qui témoigne on camera du fond de mai 1968, et qui distille sa synthèse de Colette, Duras et de Beauvoir sur le désir, la sexualité et l’amour, nommant et entraînant dans sa narration des dizaines de femmes et d’hommes qui l’ont accompagnée sur près d’un siècle de vie et de combat, jusqu’à sa lucide réflexion sur la double tragédie judéo-palestinienne nouée par l’impérialisme, et jusqu’à son évocation d’un Ordre mondial « post-occidental » qui pointe en ce 21e siècle!

«C’est dire l’étendue et la profondeur du terrain que la caméra de Hejer Charf fait entrer dans le cadrage décentré de ses images d’une tête parlante pendant 97 minutes à l’écran, et cela sans nous ennuyer ni épuiser notre attention un seul instant!

«Et Québécoise d’origine tunisienne elle-même, Hejer Charf y intègre puissamment, et sans crier gare, le suprémacisme blanc du colonialiste français Jules Ferry…

«Personnage bien dans sa peau, l’esprit actif, la vision lucide, la parole libre et percutante, Béatrice fait un solide lien organique et unificateur entre ces éléments en apparence disparates.

«Et Hejer elle-même, qu’on devine omniprésente derrière la caméra, et dans le clair-obscur de la post-production, collabore passionnément à tisser l’unité des parties en un tout vivant et vibrant – y compris, entreposés à l'écran comme transitions entre chapitres, des livres et des peintures de femmes à travers l’Histoire, avec un grand H!

«Bref, Hejer Charf a tenu haut la main les promesses d’auteur de cinéma documentaire que j’avais décelées avec joie dans son film précédent, ‘Autour de Maïr’, sur Maïr Verthuy et le Centre Simone de Beauvoir à l’Université Concordia, à Montréal.

«Avec ‘Béatrice un siècle’ elle impose son empreinte sur un cinéma d’auteur solidement planté à l’intersection des genres, des races, des classes, des cultures et des époques et des langues – dans une perspective de progrès, même en spirale…!

«Et Béatrice, personnage principal qui porte comme un charme le poids du message à la veille de ses 100 ans, peut se réjouir d’avoir fait, grâce à ce film, porter sa voix, sa parole, son analyse et sa narration, de l’Italie de ses ancêtres, jusqu’aux jeunes du fond du 21è siècle! «Et comment ne pas signaler, en conclusion, que ce film est une autre réalisation de Nadja Productions, que gère avec amour et efficacité l’infatigable Nadine Ltaif ! »





“Béatrice un siècle” de Hejer Charf : l’émouvant récit d’une femme de Lettres de confession juive, Revue Baya, décembre 2018


Tout commence par une séquence dans sa maison parisienne, Béatrice Slama, née Saada, âgée de plus de 95 ans, se déplace aisément dans les différents recoins de son salon. Dans un lieu plein de lumières, cette femme de Lettres a toujours le souvenir de sa vie de jeune fille à Tunis alors sous occupation et puis fraîchement indépendante.

Il s’agit d’une longue vie pleine de savoir et d’expériences tumultueuses d’une juive tunisienne, intellectuelle, communiste et féministe dans l’âme, née et morte tunisienne malgré l’exil. Les célèbres citations des écrits de Simone de Beauvoir ornaient encore sa mémoire fraîche, son esprit et son âme malgré le temps qui passe.


A la Cinémathèque tunisienne a eu lieu samedi soir la première mondiale de “Béatrice, un siècle” un documentaire biographique réalisé par la tuniso-canadienne Hejer Charf et un portrait sur le parcours assez important de Béatrice Slama. C’est un hommage posthume à la mémoire de cette grande Dame qui avait enseigné la littérature à l’université de Tunis décédée en septembre dernier. La projection s’est faite en présence de la réalisatrice, les enfants et petitsenfants de Béatrice et de sa sœur.


A l’issue de la présentation et la projection du film (1h30), plusieurs témoignages ont été donnés par les amis et sympathisants sur cette femme dont ceux des universitaires Habib Kazdaghli et Latifa Lakhdar.


Dans le film, le souvenir de Béatrice est braqué sur son enfance. “Quand j’étais fillette, je me souviens de ce croissant quotidien pour lequel on me donnait tous les jours 50 centimes, que je n’achetais jamais, et à la fin de la semaine j’avais assez d’argent pour m’acheter un livre de la collection Nelson. Enfant, adolescente, lire était ma principale occupation…”.

La lecture était son monde à travers lequel elle s’était alignée aux idées communistes de l’époque pour cette native de 1923 à Tunis alors sous protectorat français.


Le Journal des jeunes filles “l’échos des lycéens” qu’elle avait fondé à l’âge de 12 ans avec des camarades du collège, ses parents, ses amours, ses amis de Tunis et son départ de son pays, elle s’en souvient des moindres détails.

Très tôt, elle avait pris conscience des ravages du colonialisme et embrassé la lutte au sein du parti communiste tunisien pour l’indépendance de la Tunisie. Elle cite “un parti majoritairement arabe... qui avait initié en 1943 une coexistence unique de Tunisie plurielle” qui réunissait arabes musulmans et juifs ainsi que des adhérents de toutes les classes sociales.

Au parti, elle avait pris conscience de son appartenance et “de me sentir tunisienne qui appartient sans doute à ce pays et de me battre pour son indépendance.

Dans son témoignage, elle évoque le discours de Bourguiba à l’aube de l’indépendance pour “une nouvelle Tunisie plus juste et démocratique…

Puis elle parle d’un départ devenu éminent pour ces communistes juifs qui avaient fini par se sentir “victimes et complices à la fois” évoquant leurs références et liens avec les communistes français…”

Elle avait quitté son pays dans lequel elle avait dû se sentir “vivre en touriste”, ce qui avait engendré une souffrance et une peine inférieure qui ne l’avait jamais quitté.

Le bruit des vagues à Sidi Bou-Saïd déferlait encore dans sa mémoire et ne l’avait jamais quitté dans sa nouvelle vie Parisienne où elle avait connu le sentiment d’exil durant les 3 premières années. “Fin 1968, c’était le début de mon adhésion à la France”, dit-elle. A Nanterre où elle enseignait à l’université, elle était confrontée à constater ” les vestiges du colonialisme dans les bidons-villes peuplés de maghrébins”.

Elle s’engage à nouveau “passionnément” et commence à revivre ce qu’elle appelle aussi “une nouvelle utopie “, dans un environnement ouvert aux libertés d’expression ...

C’était l’époque des révoltes idéologiques et une grande dynamique sous les murs des universités qui avait balisé pour mai 1968, ce mouvement largement mixte qui était l’un des plus gros bouleversements de l’époque moderne qu’est la libération des femmes. Les idées, les aspirations et le combat des féministes se faisaient en parallèle de l’un des premiers mots d’ordre de l’époque qui était la vie privée politique.

C’était pour elle “comme une sorte de renaissance, de renouveau” avec cette impression de “revivre enfin comme militante et de sortir enfin de l’exil...”.




Béatrice Slama, une femme du siècle, par Gérard Haddad, La Revue, 26 semptembre 2018



Un samedi de septembre en fin de matinée. Une petite foule assez compacte se rassemble devant l’entrée du cinéma Saint André des Arts.


Certains se reconnaissent, se congratulent, avant d’occuper les sièges de la salle bientôt pleine. Que viennent-ils voir ?


Un film que la cinéaste tunisienne Hejer Charf a consacré à une femme exceptionnelle, âgée aujourd’hui de 95 ans et finissant ses jours en soins palliatifs, une femme qu’ils ont tous aimés : Béatrice Slama, la Bice qui enseignait l’italien au Lycée Alaoui il y a un demi-siècle, la prof de mon adolescence qui me fit aimer l’Italie. Bice était une femme d’une si grande beauté que je lui trouvais dans mes fantasmes une ressemblance avec Ava Gardner.


Béatrice était une juive tunisienne qui aima passionnément son pays, la Tunisie, qu’elle voulait libre, débarrassée du colonialisme. Pour cela, elle milita dès l’adolescence dans le jeune parti communiste tunisien. Pendant l’occupation nazie de la Tunisie, laquelle fort heureusement ne dura que 6 mois, son mari Dr Yvan Slama fut incarcéré. Elle lutta pour sa libération.

Puis ce fut la lutte pour l’indépendance de la Tunisie. Chaque 1er mai, Bice défilait brandissant un drapeau rouge. Sa lutte était aussi une lutte pour l’émancipation de la femme tunisienne. Celle-ci fut obtenue en 1956.


Malheureusement, la société fraternelle dont Bice avait rêvé ne se réalisa pas, pas même au parti communiste qui jugea nécessaire d’éliminer ses dirigeants juifs. La Tunisie indépendante ne sut pas reconnaître l’amour de ses enfants qui n’étaient pas nés musulmans. Bice et son mari subirent tant de vexations et d’injustices, dans une société de moins en moins tolérante et libre, que le couple fut contraint de prendre le chemin de l’exil et de s’installer à Paris. Bice raconte cette période de sa vie sans une trace d’amertume, avec le beau sourire qui la caractérisait. La roue de l’Histoire avait tourné, disait-elle, sans considération pour les histoires individuelles.


Installée en France, elle enseignera désormais la littérature comparée à la faculté de Vincennes, sortie de terre après mai 68. Elle ne sera plus Bice mais Béatrice.


Mais c’est le combat des femmes, au côté de son amie Hélène Cixous, qui devient sa passion. Le féminisme de Béatrice n’a rien de grincheux, mais l’affirmation souriante et ferme, simple comme une journée ensoleillée, que la femme a les mêmes droits que l’homme.


Le film, un long entretien, fut tourné il y a deux ans. Béatrice avait gardé son beau sourire, sa bonne humeur jamais démentie et surtout une parfaite lucidité de l’esprit avec cette infinie générosité qui la caractérisait.


Chacun savait que Beatrice vivait ses derniers jours. Pourtant aucune tristesse dans la salle, une fois les lumières revenues. Une sorte d’amour joyeux flottait dans l’air pour cette femme qui avait embelli nos vies.




TRIBUNE DE GENÈVE, Blog Regards croisés, par Djemaa Chraiti

http://regardscroises.blog.tdg.ch/



FILM MAGNIFIQUE PAR LA QUALITÉ DE SES IMAGES, PAR SON MONTAGE, PAR SES CITATIONS POLITIQUES ET LITTÉRAIRES sur le site HARISSA.COM, Paris, septembre 2018

https://harissa.com/news555/fr/bice-un-siecle




Béatrice un siècle à la Biennale d’art contemporain de Rabat (Maroc) dédiée aux artistes femmes (septembre - décembre 2019)



Écoutez Ariane Mnouchkine parler du film : « J’ai pleuré presque tout le temps. J’ai trouvé ça magnifique vraiment magnifique... Il n’y a que du savoir, de la sagesse, de l’intelligence... J’ai pleuré aussi à des choses cinématographiques, de la poésie cinématographique. C’est une source d’abondance, c’est une bibliothèque... »


ENTREVUES


MOE émission de Mohamed Kaci sur TV5 Monde, avril 2019.

Selon le conseil de TV5 MONDE: « Courez voir "Béatrice un siècle" de la réalisatrice canado-tunisienne Hejer Charf ! ... Béatrice un siècle rend hommage à celle que ses proches surnommaient "Bice". Béatrice Slama, décédée à l'âge de 95 ans, est une Tunisienne, communiste, juive, féministe, spécialiste de la littérature des femmes, qui a vécu une vie d'engagement et de savoir, militante trop méconnue, chantre d'une Tunisie plurielle. »


RFI ORIENT HEBDO d’ Éric Bataillon, 5 mai 2019, consacre une émission à « La vie incroyable de Béatrice Slama (...) Un très beau documentaire signé de la réalisatrice Hejer Charf... » .




ENTREVUE TV5 MONDE, LES TERRIENNES : Présentation : Isabelle Mourgère, DÉCEMBRE 2018.

Immense coup de coeur

À la Franco-Tunisienne Béatrice Slama et à la réalisatriccanado-tunisienne Hejer Charf qui lui rend hommage dans « Béatrice un siècle ».

Partie discrètement le 19 septembre 2018, à l'âge de 95 ans, Béatrice Slama était une universitaire engagée sur plusieurs fronts.


Hejer est l’invitée de l’émission cinéma de Camille et Christophe, STUDIO B sur BEUR FM, 21 avril 2019.


Entrevue d’Hejer avec Alia Kheih à Radio Monte Carlo Doualiya, Paris, novembre 2018

Radio Monte Carlo Doualiya  Une émission de 55 minutes consacrée au film Béatrice un siècle de Hejer Charf, par Alia Kdeih.  L’interview est en arabe avec des bribes en français, le montage est magnifique. Documenté, musical, poétique. Un long extrait du film, des archives du Protectorat en Tunisie, de la musique, des vagues, les chansons que Béatrice Slama aimait: LA MER, BELLA CIAO. Une grande et belle lecture du film par la journaliste Alia Kdeih qui a aussi fait le montage de l’émission: THAKAFET ( Cultures).




ENTREVUE AVEC HEJER CHARF : Shems FM La Matinale weekend de Ckaker Besbes, Tunisie, décembre 2018





ENTREVUE AVEC HEJER CHARF Le Grand Journal des Arts avec Hajer Boujemaa à Radio Misk, Tunisie, décembre 2018

 



ENTREVUE AVEC HEJER CHARF à Radio Tunis internationale (RTCI) Happy Hour Show avec Hatem Bourial, décembre 2018

Hommage à Béatrice Slama à la Cité de la culture, Hejer Charf, les enfants de Béatrice: Pierrette et Pierre Slama et Leïla Shahid (de Beyrouth) Radio Tunis Chaîne Internationale (RTCI).


Hejer Charf raconte son parcours sur Radio Orient,

août 2019.


RÉACTIONS DES SPECTATEURS