Note d’intention d’Hejer Charf




« je te veux purement Infidèle

si je suis d'origine Fidèle,

si je suis juive, sois arabe, 

laisse-moi t'aimer,

aimons-nous avec nos deux innocences différentes,»

Hélène Cixous                          


Nous sommes Tunisiennes. Elle, juive. Moi, musulmane. Son regard engagé, généreux et savant sur le monde étend à l’infini les religions et le pays que nous avons toutes les deux quittés.

J’ai connu Bice Béatrice Slama en 2016, elle avait 93 ans, elle est venue voir mon film, Autour de Maïr qui parlait de la littérature des femmes. Elle a pris la parole en premier : « Je vais laisser mes camarades parler de féminisme; j’aimerais parler de la forme du film et de ce long plan noir qui rappelle le cinéma de Duras. »  J’étais tout de suite emballée et séduite. Deux jours après, je dînais chez elle à Vincennes. J’en suis sortie bouleversée, impressionnée par sa présence ample et précise, par sa parole concise, érudite, sans nostalgie ou amertume. Elle mettait son histoire dans la grande Histoire et répétait la phrase de Sartre : « À moitié victimes, à moitié complices, comme tout le monde. » Elle m’a parlé de sa passion des livres, du parti communiste tunisien et de cette jeunesse juive et arabe qui se découvre dans la fraternité et l’amour, de son combat pour l’indépendance de la Tunisie, des maisons dont elle a été expropriée parce qu’elle était juive, de son départ pour la France, de Mai 68 où elle renaît comme militante, de l’aventure de l’université de Vincennes, de Colette qu’elle aimait tant, des textes féministes, de ses amies : Madeleine Rebérioux, Hélène Cixous, …

Trois jours après, je suis retournée avec une petite caméra pour préparer l’enregistrement de ce concentré d’histoire.  

Bice Béatrice Slama est résolument politique et profondément littéraire. Une vie discrète qui a traversé activement le 20ème siècle. Je voulais le retraverser avec elle. Je voulais lui donner tout l’espace, toute la durée du film. Je l’ai prévenue qu’elle serait la seule intervenante du long-métrage et je serai seule derrière la caméra. Elle s’est immédiatement mise au travail; elle a lu, relu ses recherches, des livres, Duras, Beauvoir, Colette… elle avait la hantise du bavardage, de l’anecdote et a rédigé ses interventions, ses réponses. Elle me disait qu’elle avait l’impression de passer l’agrég !

Son récit remonte le cours de l’histoire. Sa parole est une source en expansion qui ouvre le film sur d’autres sujets, d’autres images. L’histoire du féminisme est dite avec les mots de Christine de Pizan et Hubertine Auclert et par les œuvres des femmes dans le cinéma, la photographie et la peinture à travers les siècles.


Béatrice restera en vie jusqu’à la fin du film. Pendant que je montais le film à Montréal, elle m’alertait de temps en temps qu’elle ne pouvait plus attendre.

Je suis allée lui montrer le film en septembre 2018, je me suis allongée auprès d’elle sur son lit médicalisé. Elle a regardé sans interruption les 97 minutes. Elle m’a regardée et m’a pris la main. Bice Béatrice Slama est morte quelques jours après.

Elle me disait que nos vies, nos corps finissent et qu’il n'y a plus rien après, ni au-delà ni ciel. Elle parlait de la mort avec évidence, sans crainte. Pendant le tournage du départ de la Tunisie, elle m’a dit: « Au moment du départ, la première chose que je me suis dite: Mais je ne serai pas enterrée au Borgel ! » Les larmes me sont montées, j’ai baissé la tête, on ne voulait pas de larmes dans le film, elle a repris la parole avec sa retenue, sa sobriété habituelles. Cette phrase et les autres qui lui ressemblent, ne sont pas dans le film; elles sont dans le hors champs, dans une présence souterraine qui traversent tout le film. Béatrice m’a inspiré cela : ne pas trop dire, ne pas trop montrer, mettre notre histoire dans la grande Histoire. Tenir nos douleurs à l’arrière-plan pour laisser place à l’avenir. Et devant l’effondrement des idées qui l’ont portée, elle continuait à dire : « J’ose espérer un sursaut d’humanisme. »